Lettre ouverte aux élus

Mesures à prendre

à l’attention des forêts et des arbres

au nom de

la santé physique et mentale des populations

L’association Forêt Citoyenne demande que soit réévaluée aussi vite que possible la fonction sociale de la forêt insuffisamment reconnue par les gestionnaires, et la politique de l’État.

Nous demandons que cette prise en compte soit concertée et explorée à une époque où la montée en puissance des connaissances en sylvothérapie, en écopsychologie, en mésologie, et en maintes cultures paysagères appellent à leur tour à réviser les lignes de la gestion forestière.

Nous enferrer dans les erreurs actuelles de gestion ou nous hâter dans des réformes non inclusives serait éluder un enjeu primordial de l’évolution de la culture de nos concitoyens au sujet des forêts et des arbres.

Aussi nous rédigeons cette lettre ouverte aux élus en formulant 10 demandes  :

1 – Nous demandons en France une représentativité institutionnelle de la fonction sociale des forêts, non assujettie à la seule tutelle de la filière bois, et non confondue aux voix patentées de la fonction écologique.

S’il y a souvent une tendance associative à l’unisson dans les revendications des fonctions écologique et sociale de la forêt, le copié/collé des argumentaires écologiques pour soutenir la fonction sociale ne doit en rien constituer une spoliation de toute la richesse intrinsèque en argumentaires spécifiques et complémentaires qu’elle apporte, comme  l’éveil sensible des rapports humains/nature, des influences sanitaires et psychologiques des forêts préservées.

 Alors que la fonction économique de la forêt est affiliée au gouvernement par le ministère de l’agriculture, et la fonction écologique affiliée par le ministère de l’écologie, il n’est aucune affiliation indépendante de la fonction sociale des forêts vers une audition gouvernementale pouvant assimiler sa maturation spécifique. C’est là un grief au détriment des valeurs démocratiques. Nous relevons que si la fonction sociale était directement relayée aux décideurs politiques, sa pluralité l’obligerait à une représentativité, interministérielle à l’échelle nationale. Aussi, cette complexité nécessite une solution appropriée…

Nous demandons que l’éthique forestière soit mûrie dans un espace où elle ne se retrouve nullement subordonnée aux intérêts sylvicoles au risque d’en être la danseuse ou la variable d’ajustement.

2 – Nous demandons un changement de paradigme forestier, reposant véritablement sur une vision profonde des forêts et du rapport unitaire humain/nature.

Nous mettons en garde du danger de toute politique visant à cliver la forêt entre, d’un côté des territoires de sylviculture industrielle, écologiquement et socialement dévalorisés à l’extrême, et de l’autre, quelques forêts à visée écologique ou sociale minoritaire et utilisée comme alibi.

Parce que nous ne pourrions pas changer les logiciels économiques et professionnels sans changer leurs mentalités, la place de la culture sensible de la nature est indispensable dans la guérison des rapports société/forêt et les rapports BTP/paysages.

Aussi, nous demandons que les approches sensibles et culturelles de la nature, et de la forêt en particulier, soient incorporées dans la formation des étudiants forestiers comme en celles des professionnels du génie civil pour restituer le sens des valeurs, le respect éthique, et sauvegarder la conscience sensible des professionnels de la forêt et des territoires. L’absorption du cursus de l’étudiant forestier dans le cursus des formations agricoles, tel que l’entérine AgroParisTech est senti comme une subordination de la foresterie aux méthodes industrielles et commerciales de l’agriculture en déni de la valeur écosystémique et paysagère des forêts. Nous notons que les germes d’incompréhension entre les professionnels et la société civile peuvent commencer à partir d’une restriction de la formation des professionnels. Nous notons que les rapports de sympathie entre la société civile et les forestiers reposent essentiellement aujourd’hui sur des individus dont les prédispositions en vocation transcendent la doctrine dominante enseignée et qu’on leur impose et qui les mettent eux-mêmes en souffrance.

Pour le dire avec des mots courants, le langage professionnel jusque dans l’art contemporain est de nature « cerveau gauche » et non « cerveau droit ». Alors que nous voyons maints débats publics avec de grands penseurs vanter l’anticipation visionnaire de l’esprit poétique, nous constatons une mise à nus des handicaps chez les professionnels avec les contemplatifs pour se retrouver dans un langage commun et œuvrer ensemble. Le professionnalisme s’est tellement technocraticisé dans ses modes opératoires qu’il lui faudra réapprendre les dimensions sensibles desquelles il s’est magistralement déconnecté. Aussi il y a un énorme travail pédagogique de déconditionnement mental des professions pour résoudre les incompréhensions dans les rapports humains/nature et dans les rapports professionnels/société civile. Cet apport pédagogique majeur suppose qu’on définisse son contenu, ses circuits et sa ligne de crédit.

3 –  Nous enjoignons que la fonction sociale des forêts cesse d’être aplanie à la seule fonction récréative et compensatrice de mal-être urbain et professionnel.

Remarquons que cette façon de minorer la fonction sociale des forêts profite avant tout à une sylviculture n’assimilant pas la valeur écosystémique et paysagère de la forêt. En allant au-delà de cette vision réductrice, convenons que la forêt est nullement faite pour devenir l’éponge absorbante de tous les besoins de compensation d’une société en perte de sens. La qualité de forêt perçue à travers la fréquentation humaine demande à être rehaussée pour conjuguer la régulation écologique des territoires avec la régulation économique et sociale des peuples. A ce titre, nous souhaitons la fin du cercle vicieux alimenté par l’absence organisée de dialogue entre professionnels et société civile, ou la fin de non recevoir dans les décisions territoriales.

Tout représentant de la fonction sociale des forêts à l’instar de notre association se retrouve en porte-à-faux entre l’ignorance des masses, et la conscience de minorités pionnières dans la prospective. La fonction sociale des forêts est le territoire humain où se brassent l’ignorance, les idées reçues, les conflits, mais également les germes visionnaires ouvrant plus profondément notre conscience du Vivant.

4 – Nous demandons que la conscience citoyenne émergeant à travers la fonction sociale de la forêt soit cultivée et devienne en toute légitimité le territoire public où le futur forestier se pense.

Cela ne peut s’entendre que dans une démocratie participative et non dans la mise sous cloche des populations, en les laissant dans l’ignorance ou en circonscrivant ses clusters les plus revendicatifs.

Par ailleurs, les expertises professionnelles restent le plus souvent commanditées par les conditionnements de mentalité qui les emploient et se révèlent partielles. Aussi nous, la société civile, demandons à l’État de soutenir le développement de la culture et de la prospective sur ces sujets quand l’intuition du sens commun incite à explorer d’autres directions que celles de la sylviculture classique. Nous demandons de surcroît à ce que les sachants en matière sociale, les artistes et les citoyens soient consultés pour élaborer les expertises indispensables.

5 – Nous demandons que la voix de la société civile et des sciences humaines soit entendue dans l’importance majeure à préserver des arbres pluriséculaires et des forêts matures en côtoiement des lieux de vie humains.

Parmi la multitude des dossiers qui nous alertent face à une foresterie manquée sur son volet social, et donc dans sa complétude, notre voix ne se limite pas à contester les coupes rases, mais à signaler les effets désastreux et multiples d’une sylviculture où l’espérance de vie de l’arbre descend de plus en plus en dessous l’espérance de vie humaine annihilant drastiquement ce qui fait sens dans « les bains de forêt », le réenracinement humain, le déconditionnement psychologique en nature… Nous supplions les pouvoirs publics à comprendre les liens d’épanouissement entre la maturité organique des écosystèmes forestiers et la maturité sensible et mentale des peuples.

Les forêts matures, et les arbres autorisés à vivre leur espérance de vie totale, insère la dimension humaine dans un temps organique plus grand que nos vies passagères. Avoir ce référentiel paysager permet de lester dans le recentrement notre société à une époque où les populations urbaines, et mêmes rurales, se retrouvent de plus en plus à vivre  dans des lieux déracinés. Ce déficit de conscience induit des conséquences de nature pathologique d’autant plus ravageuses que pas senties.

Outre des classements de forêts en réserves naturelles pour maintenir en libre évolution la grande nature, nous souhaitons des réserves paysagères où la forêt sera privilégiée dans ses degrés de naturalité et de maturité pour constituer des sanctuaires de ressourcement aux portes des zones habitables ou dans des sites à la topographie déjà remarquable. L’objectif est de constituer des lieux  de connexion entre l’humain inconditionné et une nature indemne pour raviver dans l’harmonie épanouissante la cohésion nature/humain.

Nous déclarons que les campagnes « planter des arbres » , si elles conviennent aux stratégies compensatoires impliquant maints entrepreneurs, ne compensent en rien le grief des sociétés à endurer le prélèvement abusif des  arbres matures les contraignant à vivre seulement dans des espaces verts à l’âme appauvrie.

6 – Nous demandons que la pyramide des âges dans les arbres forestiers et urbains soit respectée pour que demain il y ait encore des arbres remarquables sur le territoire français en pourcentage signifiant.

Tirant la sonnette d’alarme sur les déviances professionnelles abusant de l’abattage des arbres mâtures, nous rappelons pour le moins leur irremplaçable valeur de climatiseur naturel.

Nous demandons à participer à l’élaboration d’une législation  conjointement respectueuse de la maturité des arbres, des forêts et de la maturité humaine. Nous demandons que la juridiction liée au risque de branches mortes pouvant tomber sur des promeneurs ne devienne pas la raison prévalente pour raboter abusivement l’espérance de vie des arbres.

Il est clair que l’arbre est victime d’une considération très inéquitable dans sa dangerosité, compte-tenu que si nous voulions aussi sécuriser la voirie et la chasse face à leurs probabilités de risque, la voiture et le fusil seraient interdits bien avant le grand âge des arbres.

Nous avons des propositions à faire sur des modalités réclamant la transparence concernant toute coupe sanitaire d’arbres.

Si la responsabilisation devant tous ces risques est à entendre, on ne peut priver une population des stades matures d’arbres et de forêt si on veut éviter l’atrophie de son éveil sensible avec la nature.

7 – Nous demandons aussi à ce que la vigilance citoyenne soit favorisée en amont quand s’élabore les plans de gestion forestiers et paysagers.

Ceux-ci impactent durablement la qualité de présence d’arbres  dans des lieux publics, notamment les forêts domaniales et communales. Ils doivent s’inspirer mieux de l’esprit des lieux et des aspirations, usages, et cultures locales. Une moindre qualité d’écoute du gestionnaire forestier met en péril à la fois la confiance de la société envers les forestiers, ouvrant parfois de vifs conflits, mais également porte atteinte à la qualité de la fonction sociale des forêts, dont son potentiel d’éveil sensible. Or brider ainsi l’éveil sensible n’est humainement pas acceptable outre la biodiversité forestière perdue. Le développement humain n’a pas à négocier un deuil d’éveil pour des parti-pris le plus souvent décidés sans avoir été  relativisés.

8 Nous enjoignons les élus et tous les gestionnaires territoriaux à comprendre les guides en nature, les écothérapeutes, les artistes… qui ravivent les capacités d’émerveillement et de discernement perceptuel de leurs concitoyens en les aidant à se réharmoniser physiquement, psychiquement, et mentalement en nature.

Nous demandons à ce que les gestionnaires de territoire ne marchent pas à l’envers de cette montée irrépressible de conscience dans laquelle s’annonce le germe de notre futur salutaire, car là où des métiers veulent rétablir les liens de santé entre les paysages et l’humain, d’autres professionnels ne peuvent leur contrevenir en dégradant ces mêmes paysages au nom de valeurs surannées.

Nous comprenons qu’il y a en amorce un virage de société profond et que nos décideurs ne pourront plus extrapoler le passé sans se trouver à contrecourant du futur.

9 – Pour le mieux-être de la nature et du résident, nous demandons une inversion de sens : c’est l’espace de nature qui doit amener à repenser l’espace urbain limitrophe et non l’inverse. 

Nous demandons que cessent les chantiers de densification urbaine stigmatisés par l’avidité sur la spéculation foncière, et que les élus, les urbanistes, et les promoteurs vivent avec plus de bienveillance, de sensibilité et d’intelligence, la concertation avec les naturalistes, les professionnels  inspirés, et la société civile.

Suite à l’erreur de densifier, et certains que les temps de grèves et de confinement vont induire l’hémorragie démographique des grandes agglomérations, à commencer par le Grand Paris, des solutions inédites doivent être anticipées en évitant les opportunismes précipités et prématurés. L’âge mature des arbres, la poétique des lieux ne doivent pas être les éternels sacrifiés sous les affaires compulsives et frénétiques du BTP. Nous réclamons plus de respect des valeurs de civilité et d’écologie dans les PLU et moins d’impunités agressives s’assoyant sur la sidération des administrés tout en comptant sur les abandons juridiques.

Nous demandons à être respectés par les professionnels acculturés sur les domaines complémentaires à leurs compétences.  Nous demandons plus de maturité interdisciplinaire et d’humilité prévenante dans les décisions territoriales.

En guise de conclusion :

10 –  Nous souhaitons lancer un appel à travailler ensemble à une meilleure définition de la fonction sociale des forêts et des sites arborés au XXIème siècle.

Pour toutes les raisons évoquées et d’autres non citées dans cette lettre, nous nous élevons pour que la conscience éthique des citoyens comme la fonction sociale des forêts ne soient pas reléguée sur un strapontin de spectateur ou à un rôle subalterne de figuration en fond de scène, car nous savons que cet absentéisme se paiera toujours avec l’amertume de notre descendance.

Notre association Forêt Citoyenne déclare que si elle entend mûrir la concertation sur le terrain politique avec des élus de tous bords, elle ne cherche en rien à être partisane, tellement les enjeux forêt/société transcendent tous les partis et impriment leurs impacts à l’échelle des décennies et des siècles.

L’ignorance n’est pas l’absence de connaissance. C’est la connaissance qui a été confinée des décennies durant à l’ombre du diktat de certains intérêts et orthodoxies. C’est donc bien plus que le déconfinement d’une pandémie que nous demandons aujourd’hui. C’est le déconfinement de la valeur reconnue des rapports humains/nature jusque-là trop sujet à déni dans la politique forestière et  le traitement des arbres d’espaces publics.

Bernard Boisson

Président de Forêt Citoyenne