Forêts complètes et modulées ou  boisements intensifs-exclusifs ?

En gestion forestière, deux modèles sont incompatibles :

la gestion graduée et la gestion séparative.

Reste à choisir sans se tromper !

 

La gestion séparative différencie les parcelles en donnant la priorité :

_ pour l’une, à l’exploitation intensive (futaie régulière monospécifique, ou “champ d’arbres”)

_ pour l’autre, à la protection écologique ( réserve naturelle, ou réserve biologique intégrale),

_ pour la troisième, à la fonction sociale  (“forêt-parc”, arboretum…) avec des aménagements adaptés. Cette troisième approche peut maintenir cependant une exploitation sylvicole dont nous pouvons nous interroger si elle autorisera une espérance de vie respectable pour les arbres ?

 

Dans la gestion séparative une exploitation de bois n’a pas de valeur écologique et sociale. Ici une futaie régulière du Finistère en partie coupée.

 

La gestion séparative est plus facile à superviser dans ses plans de gestion ; ceux-ci pouvant être suivis à la lettre. Il convient à un fort centralisme bureaucratique et à une sous-traitance accrue. Il dévalorise toutefois la maturité du forestier de terrain, lui même de plus en plus destitué de ses facultés perceptuelles dans ses décisions.

La gestion graduée conjugue par graduation les trois fonctions de la forêt qui s’interpénètrent. Cette gestion s’accorde dans un dosage selon le potentiel du lieu :  sa topographie, la vocation sociale de la région, les dynamiques naturelles :

_ ici à la faveur des demandes variables du marché

_ là, à la faveur d’un paysage plus avenant pour la fréquentation humaine

_ là, à la faveur de la naturalité et de la biodiversité forestière.

 

Prendre pour base la futaie jardinée va assurément dans le sens d’une sylviculture graduée. Toutefois, il y a encore plusieurs façons de la penser… Ici dans une forêt du littoral français.

 

La gestion graduée relève d’un arbitrage beaucoup plus sensible du forestier, d’une culture forestière plus largement développée, d’un amour de la forêt davantage permis, et d’une intuition de terrain qu’aucune technologie ne saurait suppléer. La gestion graduée implique un professionnalisme des forestiers beaucoup plus élevé, nécessitant une vocation réelle. On s’attend ici à ce que le forestier soit dans ses décisions beaucoup plus en interaction  de maturation avec les associations, les riverains, etc.

Discerner les deux gestions pour ne pas faire d’erreur historique :

Il est important de discerner ces deux modèles comme deux politiques de gestion forestière radicalement différentes.

La gestion forestière séparative impose cette question : comment partage-t-on le gâteau ? Nous ne sommes pas du tout dans un partage à 33% entre les trois fonctions. Nous savons bien par exemple que les forêts classées en évolution naturelle en France ne dépassent pas 1% de nos surfaces boisées. Sur ce terrain, les naturalistes peuvent apparaître en insatisfaction perpétuelle face à ce qu’ils leur seraient légitime de préconiser. Ils ont le sentiment d’être constamment en lutte face à des états majors forestiers trop inféodés aux logiques internationales de marchés, ne pouvant plus être habités par les lieux pour lesquels ils prennent des décisions, ni par le moral de leur personnel. La fonction sociale n’est pas moins mise à l’index. Ainsi, la perte d’attractivité des boisements intensifs réduit à une part dérisoire les espace forestiers avenants pour la fréquentation. Cela amène notamment à une déprédation intensifiée des sites restants, à des aménagements compensatoires interférant sur l’ambiance, et à la restriction des libertés de déambulation.

 

Dans la sylviculture intensive, on confond boisements et surfaces forestières. Ainsi, le pourcentage accru en coupes rases et en replantations n’ayant pas encore atteint un stade de forêt, n’est pas aperçu dans les estimations chiffrées de la forêt française.

 

Il n’y a pas besoin d’aimer la forêt pour pratiquer la gestion séparative. Mieux vaut d’ailleurs ne pas l’aimer pour ne jamais avoir à souffrir de ce que la forêt est en train de devenir. Au risque d’une névrose des professions, être “professionnel” signifie aujourd’hui : ne rien sentir, ne pas avoir d’affects, se taire au nom du droit de réserve. Ces codes de conduite peuvent de surcroît être habilement enrégimentés par un credo de pensées positives, et masqués sous des discours officiels lénifiants. Cet état délétère du silence devient particulièrement grave car il permet à toute perversion de s’introduire. Toutefois, l’opinion publique est de moins en moins dupe, même si elle jauge son courage de s’indigner. Nous entendons beaucoup de forestiers en plein désarroi souhaiter le réveil de la société civile.

 

Manifestation du Personnel de l’ONF (Office National des Forêts) fin 2017. Ses revendications vont bien au-delà du salaire, et alerte le public parisien sur le devenir de la forêt française.

 

Depuis longtemps, les naturalistes et les associations écologiques sont insatiables devant la gestion séparative des forêts. Certes, avant que dans les années 2000 on aille, toujours plus vite, toujours plus fort, vers une sylviculture industrielle façonnée selon un machinisme dinosaurien, il y eut une porte ouverte à la création de réserves biologiques et de réserves naturelles. Le courant s’est amorcé, et puis : rideau ! Il semble que l’on ait assez concédé aux naturalistes. La concession, voilà le mot ! Il sous-entend une contrepartie non-dite, autrement plus massive en conséquences : des coupes rases, des champs d’arbres de plus en plus écourtés dans un jeunisme en plein plongeon sous la maturité. L’écosystème forestier n’y fait plus sens. C’est évident, l’amour des forêts ne peut pas être là. Ce que l’on appelle “arbre” (et il y en a à la chaîne), c’est juste une empreinte comptable sur le paysage.

 

Le R.A.F. (Réseaux des Alternatives Forestières) constitue un espace de concertation en pointe vers une gestion plus graduée des forêts.

 

A l’inverse dans la gestion graduée, nous ne sommes plus dans une concession ménageant le mécontentement mais dans une intégration de tout dans tout. Pour exister, cela suppose l’amour de la forêt au commencement d’un métier. Non point que les réserves forestières intégrales disparaîtraient. Nous en avons besoin en proportion non dérisoire, en tant que pôles de références (“diapason”) pour diriger la sylviculture, pour le ménagement de la nature, et pour le déconditionnement psychologique des populations.

C’est aux écosystèmes forestiers de devenir la matrice des marchés, et non aux marchés du bois de devenir le cadre péremptoire de la sous-vivance des écosystèmes et des êtres humains.

Ce discernement s’inscrit dans un diagnostic majeur, à partir duquel, il est urgent de ne point faillir dans le débat public. On ne peut se suffire de mesurettes compensatoires assimilables à de la morphine. L’enjeu est de vraiment répondre dans une guérison systémique.