Une marche pour la forêt au secours de “la mal-forestation” en France

L’automne 2018 a vu naître une Marche pour la forêt. Partis de plusieurs lieux de France, ce mouvement a convergé vers Tronçais rassemblant environ 1500 personnes.

Logo Marche pour la forêt

Cette vaste initiative vise à alerter l’ensemble de la société et responsabiliser les pouvoirs publics face aux menaces pesant sur la forêt publique française :

_ privatisation de la gestion des forêts

_ moindre qualité d’accueil du public

_ surexploitation des forêts

Quatre groupes de forestiers et de citoyens partis le 17 septembre de Mulhouse, Perpignan, Strasbourg, Valence ont convergé vers la forêt de Tronçais suivant quatre parcours ponctués d’étapes proposant des projections du film Le temps des forêts, des conférences-débats, des temps de rencontres avec les habitants dans une ambiance conviviale. La participation citoyenne s’élevait à un tiers des marcheurs, un soutien de la société civile grandement apprécié des forestiers.

Photo Marche pour la forêt

Arrivé à Cérilly le 24 octobre, un grand rassemblement a marqué l’arrivée de tous les participants le 25 octobre à Saint-Bonnet-Tronçais.

Cette journée a permis d’échanger et de débattre sur le régime forestier, la situation du service public et les perspectives d’actions.

La forêt devenant un bien commun menacé d’industrialisation un sursaut de conscience aboutit à la présentation d’un manifeste commun soutenu par 12 ONG.

Les forestiers en souffrance

 

A la tribune sous un grand chapiteau, les représentants des personnels de l’ONF ont partagés leurs inquiétudes face à la suppression de postes sur le terrain ou dans les services. Ils ont appelés les communes forestières à dire leur mécontentement face à cette perte du maillage territorial.

Les opérations de martelage, qui consistent à marquer  les arbres destinés à être coupés pour la vente, sont de plus en plus laissées à l’initiative des acheteurs qui viennent choisir les plus beaux bois et se servir comme dans un supermarché.

Le choix des arbres à couper doit être fait de manière à préserver les peuplements pour l’avenir, il est donc important qu’il soit fait par un forestier expérimenté au moment de l’opération de martelage.

Les forestiers s’inquiètent de la dégradation de leur image de protecteurs de la forêt auprès des communes et auprès des citoyens et se mobilisent pour veiller au respect de l’éthique forestière.

Photo Marche pour la forêt

Un bûcheron rencontré au cours de la journée témoignait également des conditions de travail de plus en plus difficiles, il revendiquait la reconnaissance de cette dégradation des conditions de travail. Les machines d’exploitation remplaçant l’homme en terrain accessible, le travail manuel se trouve relégué aux espaces les plus escarpés et dangereux. Les perturbations climatiques fragilisant les cimes des arbres, de grosses branches tombent au moment où le bûcheron tronçonne le pied et provoquent de graves accidents.

Inquiétude de la filière bois française pour le futur

 

Des pressions existent également au niveau des aménagements pour avancer les coupes et les parcelles en régénération de quelques années. Mais cet acte répété compromet la pérénité de la récolte et certains acheteurs de bois commencent eux-même à s’inquiéter pour la disponibilité de la ressource, notamment en chêne de gros diamètre (50 et +), les coupes excédentaires partant à l’exportation.

L’aménagement forestier est le maillon essentiel de planification de la gestion d’une forêt, il est préparé par une étude minutieuse sur le terrain.

Rester dans le strict respect de l’aménagement garanti la ressource et de belles forêt pour l’avenir. Les entreprises des filières bois locales sont solidaires des forestiers car il existe un risque fort de ne plus trouver la matière première nécessaire à leur survie.

Menaces sur la fonction sociale de la forêt et réaction de la société civile

Concernant la situation actuelle, comme notre association l’a relaté, certains faits actuels choquent de plus en plus les citoyens, les naturalistes, et les forestiers de vocation face l’effondrement qualitatif des forêts et face à des empilements de grumes inaccoutumés par rapport aux décennies écoulées.

Citons par exemples:

_ des cycles de coupe de plus en plus en dessous du cycle naturel des arbres.

_ une espérance de vie de l’arbre de plus en plus en plus en dessous de l’espérance de vie humaine.

_ à surface forestière égale, nous avons de moins en moins de forêts dignes de ce nom, compte-tenu de la proportion accrue des coupes rases et des parcelles en régénération.

Le forum associatif a permis de découvrir et d’échanger sur les actions citoyennes s’opposant à des projets impactant la forêt comme le projet d’usine à charbon pellets-torréfiés à Viam en Corrèze, d’usine de transformation de bois forestier en bioéthanol à Vichy, de mégacentrale à biomasse à Gardanne en Provence-Alpes-Côte d’Azur, d’urbanisation de forêt par création de Center Park à Roybon en Auvergne-Rhône-Alpes, l’enfouissement de déchets nucléaires dans le bois communal de Bure en région Grand Est, l’enrésinement des forêts du Morvan…

Des actions culturelles

 

Pour rappeler combien la nature et la forêt peuvent inspirer les arts et la littérature, cette journée a aussi permis au public de s’émerveiller devant un spectacle de théâtre inspiré de l’œuvre de Jean Giono « L’Homme qui plantait des arbres », proposé par la compagnie Le P’tit Bastringue.

Un exercice de débardage à cheval , un spectacle de danse, une exposition de photographie de nature et un beau choix de livres sous la tente du forum associatif ont également contribué à animer cette journée.

La journée s’est achevée par la lecture du manifeste de Tronçais pour demander la convocation d’un grand débat public sur l’avenir de la forêt publique française, notre bien commun. Ce manifeste est soutenu par 12 associations dont Forêt Citoyenne.

Catherine Combaldieu

Photo Marche pour la forêt

En propos complémentaires au manifeste énoncé lors de cette marche de la forêt, notre association sollicite dans les sphères technocratiques un changement fondamental comme suit :

« Parce que la régulation de la concurrence ne peut s’orchestrer qu’en très haut lieu, l’urgence est que l’ONF et le gouvernement français portent au niveau de l’Europe et des instances internationales cette prise de conscience professionnelle que ce n’est pas aux valeurs forestières de s’atrophier aux règles martiales de la compétitivité, mais à une économie internationale plus mature de s’adapter aux principes écologiques et humains autorisant l’équilibre de bien-être des milieux naturels et des peuples. »

Bernard Boisson

 

 

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Télécharger le Manifeste de Tronçais

Etre citoyen au risque de la chasse

 

Les chasseurs doivent-ils aussi contraindre les citoyens à ne pas aller en forêt ?

Où est le juste arbitrage du gouvernement ?

Echos à la manifestation du samedi 13 octobre 2018 à Paris

La chasse dénoncée comme mortelle pour les citoyens. © Bernard Boisson

Le samedi 13 octobre 2018, lors de la marche pour le climat, s’est déroulée une manifestation anti-chasse à Paris partant de la Place de la République. Dans la même journée, survient en Haute-Savoie (Montriond), le décès d’un VTTiste de nationalité britannique, victime d’un chasseur. Cet événement est survenu dans le seul pays d’Europe (la France !) où la chasse est ouverte tous les jours de la semaine, occasionnant 20 à 30 décès humains par an. Les pratiquants de la chasse ne représentent que 1,7% de la population française. Aussi est-il normal que le gouvernement leur alloue un surdroit très nettement abusif par rapport aux droits et demandes de la société civile non concernées par ces pratiques  (98% !) ? N’est-ce pas d’ailleurs l’influence démesurée du lobby de la chasse sur le gouvernement qui a été la goutte d’eau ayant fait déborder le vase, en précipitant la démission de Nicolas Hulot ? Devrions-nous ne pas en être outrés ? Il va sans dire que cette indignation est cœur de toute la coalition associative ayant appuyé cette marche.

 

Si la presse a encore cette capacité d’alarmer des décès de chasse, pourquoi ne fait-elle pas entendre dans la même mesure les voix qui n’en veulent plus pour acter les décisions adéquates ? Initialement conduire une voiture ne tue pas. Chasser tue. Alors pourquoi moins de règles sécuritaires et autant d’abus de droits à la faveur des chasseurs ? Notamment, existe-t-il moins d’alcooliques chez les chasseurs que chez les conducteurs ?…

Que dire des provocations évidentes pour imposer sur autrui ses droits territoriaux, telle une battue menée sur un des sites les plus emblématiques de Fontainebleau  en plein milieu d’un week-end à la veille du réveillon, devant des promeneurs interloqués ? Que dire des forêts privées dont on ferme les chemins au public 365 jours par an  dans le seul but de satisfaire des intérêts épisodiques de chasse ? …

Il y a assurément une arrogance des droits de chasse à l’encontre des droits de la société civile beaucoup plus larges.  Sortir en forêt ne doit pas être assimilé une activité dangereuse pour quiconque,  mais au contraire comme un temps d’apaisement où chaque personne peut se sentir ressourcée et en harmonie avec la nature.

Outre cela, dans cette manifestation anti-chasse nous vous informons des revendications premières demandées par les associations de défense de la protection animale plus habilitées que nous dans cette ligne :

Le 13 octobre 2018 Paris © Bernard Boisson
  1. Indépendance de la police de la chasse ;
  2. Interdiction de chasser les espèces en mauvais état de conservation ;
  3. Interdiction de chasser en périodes de reproduction ;
  4. Interdiction des pièges tuants ;
  5. Fin des chasses dites « traditionnelles » (glu, lèques, lacs, pentes, tendelles…) ;
  6. Abolition de la vènerie sous terre pour toutes les espèces ;
  7. Abolition de la chasse à courre pour toutes les espèces ;
  8. Abolition de la chasse dans les espaces protégés (Parcs Nationaux, Réserves naturelles, réserves biologiques) ;
  9. 2 jours par semaine sans chasse ni piégeage (dont le dimanche) et l’intégralité des vacances scolaires ;
  10. Visite médicale annuelle obligatoire pour le permis de la chasse avec contrôle de la vue.

 

(mesures énoncées dans une pétition sur le site de One Voice)

 

 Bernard Boisson

Des associations mobilisées contre l’intensification de l’exploitation des forêts domaniales des Hauts-de-France

Le collectif SOS Forêt Ile-de-France/Hauts-de-France/ Normandie a rassemblé le 15 septembre 2018 à la mairie de Saint-Gobain une dizaine d’associations, soit une vingtaine de participants tous préoccupés par le sort réservé aux forêts des Hauts-de-France.

Réunion SOS Forêt Ile-de-France Hauts-de-France Normandie à Saint-Gobain (Aisne) / Crédit photo : Catherine Combaldieu

Après le mot d’accueil et de soutien de Frédéric Mathieu, maire de Saint-Gobain, William Church président de l’association Une Forêt et Des Hommes (UFDH) a présenté la forêt de Saint Gobain et son action associative.
La forêt présente deux visages différents : une partie, aménagée sous la monarchie, est structurée par de grandes allées et des carrefours. La haute forêt plus sauvage, située sur un plateau calcaire, abrite des grottes et des carrières. Au VIIe siècle, un moine irlandais s’installe dans la forêt à laquelle il donne son nom, ainsi qu’à la ville.
Saint-Gobain est aussi le berceau et le nom de l’entreprise française, leader mondial du bâtiment, fondée à l’origine par Colbert sous Louis XIV avec la Manufacture royale des glaces. Le site de Saint-Gobain est fermé depuis 1995.
La forêt, qui autrefois appartenait à l’entreprise Saint-Gobain, a une superficie de 13000 ha dont 9000 ha de forêt domaniale.
Sur ces 9000 ha, 7000 ha sont gérés en futaies régulière et 2000 ha en futaie irrégulière.

Entre mesure et démesure : le scénario des coupes rases en question:

La gestion en futaie régulière prévoit d’éduquer les arbres en peuplement d’un même age, de dimension identique et souvent d’une même essence.
Au moment de la récolte en fin de cycle, comme pour l’agriculture conventionnelle, l’exploitation porte sur la totalité des peuplements d’arbres d’une parcelle et tout est coupé afin de laisser place à une régénération naturelle, voire déssouché pour être replanté de main d’homme en cas d’échec.
Plusieurs stades d’évolution se succèdent en fonction de la hauteur et du diamètre des arbres, en éclaircissant progressivement et privilégiant les plus beaux sujets présentant les meilleures qualités de bois.
De nombreux pays ont déjà légiféré afin d’interdire ou limiter la surface de ces coupes définitives. Si de petites coupes sinueuses et étalées en clairières peuvent, au niveau de leurs lisières,  jouer un rôle d’accueil pour la faune et la flore forestière des milieux fermés, les vastes coupes définitives de régénération modifient profondément l’écosystème et sont très controversées d’un point de vue environnemental, paysager et sociétal.

En forêt de Saint -Gobain,  une multiplication sans précédent des coupes à blanc sur des superficies de plus en plus importantes / Crédit photo : William Church
Les sols fertiles sont lessivés et emportés par les intempéries. L’érosion est visible sur les coupes rases en pente / Crédit photo : William Church
Des arbres bien alignés, d’une même essence, d’un même âge. Un appauvrissement génétique, une uniformisation des paysages, une catastrophe pour la biodiversité / Crédit photo : William Church
Première étape : le sous-bois est exploité ; ne restent que les semenciers. Mais la mise à nu brutale des sols, l’oxydation des éléments nutritifs empêchent la régénération naturelle / Crédit photo : William Church
Donc, l’ONF a recours à une régénération artificielle coûteuse, avec des plants inadaptés au sol et au climat (plus de 50% d’échec)… Des arbres bien alignés. Et la ronce qui commence à proliférer. On laisse un « arbre remarquable » pour faire croire que l’on s’intéresse…/ Crédit photo : William Church

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Quelques années plus tard. Une seule essence, un même âge / Crédit photo : William Church
Les arbres sont bien alignés, la biodiversité très réduite / Crédit photo : William Church
Quarante ans plus tard… Plus de sous-bois, pas d’étagement de la végétation, pas d’oiseau, pas de fleur, pas d’animaux. La forêt de demain : un désert / Crédit photo : William Church
Des routes créées sans études d’impact, ouvertes en permanence, non surveillées. Braconnage et tas d’ordures au cœur de la forêt / Crédit photo : William Church
Le passage d’engins lourds (jusqu’à 40 tonnes) dégradent le sol / Crédit photo : William Church

La surface terrière : La prise en compte de sa mesure par les associations et les citoyens pour la préservation qualitative des forêts

Visite de terrain sur une  parcelle en régénération / Crédit photo : Catherine Combaldieu

L’association UFDH, rejoignant le constat des autres associations présentes, estime que le rythme des prélèvements de bois s’est accéléré ces dernières années et qu’actuellement trop d’arbres sont coupés.

Certaines données sont devenues très difficiles à obtenir. L’une d’elle a particulièrement retenu l’attention : la surface terrière, très utile pour définir les besoins en éclaircie d’un peuplement en se référant aux valeurs de surfaces terrières recommandées par essences. Elle ne semble malheureusement plus être systématiquement mesurée et cela ne manque pas d’inquiéter les associations.

Cet indicateur s’exprime en m²/ha et représente la somme de la surface des sections transversales de tous les troncs d’une parcelle à 1m30 de hauteur. Il permet de suivre de manière précise et objective le dégré de concurrence au sein d’un peuplement forestier et l’évolution dans le temps des différents stades de développement d’une forêt.

Actuellement, on peut recourir à la surface terrière pour  l’écocertification (FSC), l’élaboration et de suivi des aménagements, caractériser un habitat forestier pour la sauvegarde d’une espèce menacée, décrire une forêt, contribuer dans le cadre d’une étude d’impact à calculer la compensation de la destruction d’une surface boisée , elle permet également le calcul de variables ayant un réel sens écologique ou le calcul de volumes utiles au gestionnaire. Pourquoi s’en passer?

Visite de terrain : enlèvement du sous-étage ou “relevé de couvert” / Crédit photo : Catherine Combaldieu

Pour tenir compte des attentes du public, l’ONF a annoncé l’année dernière l’arrêt progressif des coupes rases d’ici 2024 dans les forêts domaniales franciliennes et l’adoption d’une gestion en futaie irrégulière.
Cette mesure annonce-t-elle un revirement futur de la sylviculture, ou s’agit-il d’une politique de faveur faite pour ménager le regard des riverains dans une zone densément peuplée, tout en se donnant les coudées franches ailleurs ?
Quelle que soit la réponse, ce revirement constitue une urgence au regard de la dérégulation climatique et de la propagation des maladies affectant les arbres bien plus rapidement dans les plantations linéaires constituées d’une seule essence, avec des risques d’interventions chimiques ou de “coupes rases sanitaires”.

Parcelle après coupe définitive de gestion en futaie régulière : échec de régénération, le roseau des bois (calamagrostis) a envahi la parcelle / Photo Forêt Citoyenne

Les associations ont décidé d’agir en se constituant en groupement associatif afin d’œuvrer efficacement en faveur d’une gestion plus respectueuse des paysages et de la nature.

Catherine Combaldieu

Pour les 70 ans de l’UICN :

Biodiversité et culture :

un thème à l’ordre du jour pour les 70 ans de l’UICN

Dans les propos qui suivent vous avez un compte-rendu partiel d’un événement  embrassant des thématiques très vastes, rédigé à la lumière de ce qui nous a percuté à partir de notre petit mirador de conscience que représente l’association Forêt Citoyenne. Parfois nous corroborerons ce compte-rendu  à ce que notre cheminement nous a donné d’éprouver en dehors de ce cadre institutionnel. Que maints intervenants au micro nous excusent de ne pas les citer comme leurs collègues. La multiplicité des sujets, et les débats touffus nous oblige à une itinérance dans un échantillonnage arbitraire.

Pour les deux journées du 30-31 août 2018, l’UICN (Union Internationale de la Conservation de la Nature) a célébré ses 70 ans d’existence dans sa ville de naissance : Fontainebleau.

L’évènement a été particulièrement remarqué par notre association Forêt Citoyenne concernant son thème mis à l’honneur :

L’avenir des paysages, nouveaux rapports entre l’humain et la nature

l’UICN pour la biodiversité, tout comme le GIEC pour le climat, constituent dans les domaines spécifiquement écologiques, les deux seules grandes ONG internationales mettant directement en relation les experts scientifiques et les gouvernements. A ce titre, l’UICN, outre que d’être entrevu en tant  que pôle d’expertises, se présente aussi comme un laboratoire d’idées pour favoriser un futur salutaire à notre planète.

Frédéric Valletoux, maire de Fontainebleau, très sensibilisé par le fait qu’une institution internationale comme l’UICN soit née dans sa ville en 1948

Voir une institution internationale de la biodiversité appréhender les rapports humains/nature à travers leurs cultures et les paysages, confirme une reconnaissance à prendre en compte cette cohésion pour faire perdurer la conservation de la nature au fil des générations. Effectivement cette prise en compte nous apparait majeure, bien qu’elle ait été moins entendue.

Cet élargissement de la conscience amenant des scientifiques de la biodiversité a prendre de plus en plus en compte la culture paysagère, parait  se justifier par la question de Pascal Canfin (directeur du WWF-France) intervenu en fin de colloque :  Pourquoi réussirait-on demain, ce que l’on a pas réussi hier ?

Valérie Pécresse parmi les élus en ouverture de ce colloque

A un autre moment, dans un tour de micro adressé à la salle surviennent ces propos : “la planète est prise en otage entre les citadins et les bureaucrates. Dame nature n’a pas moyen de pleurer, de montrer ses larmes…Les hommes sont devenus des transhumants, des citadins-objet… “, ce langage direct très remarqué, imagé, sans extrapolation analytique, de la part d’un intervenant africain, est particulièrement révélateur du décalage entre des peuples autochtones séculairement en osmose avec leurs paysages, alors qu’ils s’entendent des recommandations écologiques très technocratiques venant d’un monde qui s’est autrement plus coupé de la nature qu’eux-mêmes.

Une grande instance comme l’UICN se déclare avisée de cette situation, au point de poser ce colloque…

Lazare Eloundou Assomo, directeur adjoint du patrimoine de l’UNESCO

Par l’intervention de Lazare Eloundrou-Assomo, directeur adjoint du Patrimoine de l’UNESCO, nous est présentée l’inclusion du patrimoine naturel dans le patrimoine historique des cultures et des civilisations. Cette inclusion, survenue après la préservation du patrimoine strictement humain, a instauré en 1992 la notion de “paysages culturels” . Trois organisations consultatives (UICN, ISOS, ICOMOS) sont impliquées pour les estimer, prenant de plus en plus en compte la façon des êtres humains d’interagir avec le paysage.

Eleanor Sterling, biologiste de formation, en interface entre l’UICN et le muséum d’histoire naturel américain, a travaillé sur la zone pacifique pour identifier des indicateurs bioculturels permettant d’évaluer le degré de connexion ou de déconnection  d’une population à sa nature. Elle en a recensé 93. A titre d’exemple, parmi ce qui peut constituer un indicateur bioculturel : la propension des enfants à chanter devant les vaches. Tout au long de ces deux jours de colloque quand il est question de “culture”, c’est certainement d’une culture incorporée dans des comportements empathiques et contemplatifs de l’humain avec sa nature de proximité qu’il est question, et bien moins de savoirs de bibliothèque tenus à distance des espaces naturels et des êtres vivants (y compris quand ils nous reviennent sur le terrain en recourant au smartphone !). C’est certainement tout le paradoxe de ce colloque de formuler très intellectuellement une culture dont on ne sent pas directement la vitalité dans ce débat, tellement elle demanderait d’autres formes d’expressions dans les témoignages… Justement à Forêt Citoyenne, recourir à ces autres formes d’expressions pour connecter plus immédiatement les perceptions aux décisions, est au centre de nos désirs, et déjà manifestée créativement.

Chantal Jouanno ex-ministre de l’écologie en compagnie d’Inger Andersen, présidente de l’UICN. Chantal Jouanno venue pour présenter la Commission Nationale du Débat Public, dont elle est présidente

Notons aussi dans le questionnement à chercher ce qui nous tient en cohésion avec la nature l’intervention dans une session-atelier de  Sean Southey ( président de la commission Education et Communication de l’UICN). Mettant à contribution la salle, il demande à chacun de se remémorer un moment de sa vie, où il aurait vécu “un coup de foudre” dans sa relation à la nature qui aurait par la suite modifié son comportement. Les réponses qui lui reviennent concernent souvent des témoignages vécus entre 6 et 8 ans. Persuadé que ce type d’expérience est déterminant dans l’instinct vital des êtres humains à préserver la nature, il cherche comment faciliter cet accès de conscience à très grande échelle pour les générations qui nous succèdent.

Dans le foisonnement hétéroclite de propos exprimés lors de cette rencontre, se recompose à l’esprit une convergence mettant en corrélation la dégradation des sols par une économie intensive, et la déconnection concomitante des professionnels et des populations face à toute culture paysagère traditionnelle, comme bien souvent face aux cultures écologiques alternatives. Cet angle de vue est entre autre relevé par Christophe Aubel (directeur de l’Agence Française pour la Biodiversité – une organisation ayant à peine deux ans). Pour lui, la notion de culture paysagère s’entend par : “ne pas être que technique, mais faire avec…”. Bernard Cressens, président du comité français de l’UICN rappelant qu’il était éleveur à ses débuts, relève “qu’en deux générations d’agriculteur, on n’a plus de sol. Il ne reste que du sable. Ce n’est plus de l’agriculture, mais de l’industrie”. En Aparté, à Forêt Citoyenne, nous constatons que la gestion forestière reprend à son compte, tout particulièrement depuis le début des années 2000, les grandes erreurs préalables de l’agriculture concernant la dégradation des sols, cela d’autant que la sylviculture s’est formatée aux logiques économiques de l’agriculture industrielle. Et si aujourd’hui, le forestier est particulièrement mis en souffrance, c’est bien dans un déni porté à ses fondamentaux culturels accumulés au fil des siècles par son expérience.

“Ce sont les récoltes qui nous ont domestiqué, et pas l’inverse” (Yildiz Aumeeruddy-Thomas)ici s’entend un autre propos sur un rapport culturel à la nature infusant les peuples, alors qu’une industrialisation de l’agriculture les en détourne gravement.

Toutefois, au fil du débat, on se demande si derrière le terme de biodiversité, une écologie jardinière n’est pas en passe de supplanter une écologie des écosystèmes en libre évolution ? Comment vivre en conjugaison les deux ? Pour nous à Forêt Citoyenne, une culture de la nature et des paysages fait sens dans sa maturation quand elle n’étouffe pas les repères fondamentaux d’une nature entièrement libre, s’appartenant à elle-seule, comme référentiel pour inspirer tous les paysages que nous transformons. En effet, que vivrons-nous entre une biodiversité jardinée et une biodiversité sauvage ? Vivrons nous une scission ou une complémentarité ? Vivrons nous une nouvelle forme d’ignorance du naturel par une biodiversité domestique ou au contraire, celle-ci approfondira-t-elle sa maturation par l’assimilation des dynamiques des écosystèmes tels qu’ils sont quand on ne les domestique pas ? A ce titre, les remarques de Bettina Laville (présidente du comité 21) apparaissent particulièrement judicieuses : “Le mot Biodiversité est scientifique. Ce mot qui est notre outil de pensée n’est-il pas fait pour oublier le mot nature ?  Ce remplacement technocratique reste un problème…” Ce qui est surtout frappant en France, c’est que cette remarque a déjà été relevée par tout un réseau de scientifiques naturalistes, de gestionnaires et de penseurs… (voir par exemple le colloque Naturalité à Chambéry en 2013). Aussi, s’il n’y avait pas dans notre pays autant de cloisonnement entre les réseaux, les évènements, et les personnes, nous serions certainement plus avancés en maturité collective sur les questions essentielles à l’instar de celle-ci…

Il est aussi frappant d’entendre toujours parler de “biodiversité” au singulier, non pas au pluriel. Dès lors cela ne conduit-il pas au silence une réflexion sur l’interrelation entre les écosystèmes ? Comment nos sociétés vont-elles par exemple arbitrer la biodiversité du monde pastoral et la biodiversité forestière ? Nous savons que soulever cette question mettra à nu bien des partis pris hâtifs qui peuvent même se révéler passionnels … Quoiqu’il en soit, tous ces débats sont très intéressants. Peut-être et surtout parce que le sujet reste plus grand que nous tous.

Avoir une culture distincte et conjointe aux sciences naturalistes pour approfondir une intimité de cohésion des peuples avec leurs paysages naturels est sans nulle doute à l’heure actuelle une des grandes urgences prioritaires. Autant pour des raisons humanistes que des raisons écologiques. Toutefois au même titre que dans les réserves de la biosphère, nous avons en zone centrale des réserves intégrales ceinturées par des paysages traditionnellement cultivés et accordés aux écosystèmes natifs du lieu, il nous semble capital d’avoir en zone cœur de notre culture occidentale, une culture du non-culturel comme diapason de tous nos agissements sur Terre. Inutile de dire qu’en France, les circuits de distribution culturelle, eux-mêmes abusivement inféodés à une productivité intensive, n’ont pas favorisé ce cœur de culture ! Ceux qui s’étaient consacrés à cette orientation, ô combien ont-ils eu à le vivre lourdement à leurs dépends, tant les budgets à la culture terrienne et à l’éducation naturaliste ont été asséchés dans les Régions, et les communes tandis que l’argent coule à flot dans le BTP pour des constructions faisant prévaloir des intérêts contrevenant aveuglément, non seulement à la prise en compte des lieux de vie, mais aussi à la régulation futures des flux… Si nombre d’actions culturelles survivent malgré tout, c’est le plus souvent au prix d’une disproportion remarquable dans un dévouement bénévole, et d’un exil par rapport aux grand courants d’intérêts professionnels. Mais dans la majorité des cas, là où l’argent est le carburant de l’action, il n’y a pas l’esprit que l’on souhaiterait.

Impossible dans les fonctionnements actuels de notre économie mondiale de soulever la question de la culture et de la préservation des paysages propices à la nature, sans soulever la façon dont circule l’argent En premier lieu  pour qu’il cesse de contrevenir – plus urgemment encore pour qu’il soutienne les initiatives antidotes.

Brune Poirson, en remplacement de Nicolas Hulot pour porter la voix gouvernementale

La secrétaire d’Etat Brune Poirson, en remplacement inopiné de Nicolas Hulot venant tout juste de démissionner de ses fonctions de ministre, aborde le sujet. Elle dit que l’initiative du président de la République  d’avoir lancé le One Planet Summit le 12 décembre 2017 est “de faire en sorte que la finance, les investissements privés et l’argent public soient dirigés vers des projets qui préservent la planète… Il faut que la finance soit inscrite dans le long terme, au service de l’environnement, et nous réfléchissons non seulement à des solutions, mais nous sommes déjà en train de mettre en œuvre des mesures concrètes… S’il vous plait, continuez, proposez, engagez vous, montrez nous où sont les innovations pour que nous puissions les identifier pour les faire passer à plus grande échelle, et surtout pour que nous puissions en finir avec un régime financier et un système capitaliste dépourvus de sens. Il nous faut redéfinir nos modes de production/consommation…pour les rediriger vers la préservation de la planète. C’est cela notre objectif fondamental car sinon l’humanité ne survivra pas.

Est souhaité à la faveur de la biodiversité, un évènement international aussi important que la COP 21 tenue à Paris en 2015, pour que la finance change sa conduite par rapport à la planète, à l’instar de ce qui lui est demandé pour le climat. Le futur congrès de l’UICN à Marseille en juin 2020 jouera-t-il cette carte ?

En guise d’exemple de ce que le monde de l’entreprise peut faire en appui de la biodiversité représentée par l’UICN  est mentionné son partenariat expérimental avec la société Kering de sorte d’adapter les chaines de production, aux équilibres et à la diversité de la nature en amont.

Pascal Canfin du WWF

Pascal Canfin (pour rappel : directeur du WWF)  voit dans la bataille de la biodiversité qui se joue actuellement, cinq acteurs clé à prendre en compte :

_ les Etats

_ les collectivités locales

_ Les entreprises

_ les financiers privés

_ les agences locales de développement

On ne peut réussir dans les solutions, si déjà un seul de ces cinq acteurs fait défaut dans son implication. En regard de ces cinq acteurs, les citoyens, les scientifiques, et les ONG sont secondairement identifiés comme des groupes de pression par rapport au groupe des cinq détenant les commandes. A dire vrai, quand on se voit faire parti de l’un de ces groupes secondaires, on se sent en position de rabatteurs, comme dans une partie de chasse. Pour le dire avec une  aimable diplomatie, ce n’est pas très jouissif pour les tempéraments sensibles, éthiques, et créatifs d’être assignés à ce camp ! Cela ne guérit pas du sentiment d’être mis sous tutelle. N’y a-t-il pas un autre scénario à donner à la pièce de théâtre relevant moins de l’analyse écotechnocratique ?

Bernard Boisson

Pierre-Edouard Guillain, directeur de l’agence territoriale de l’ONF Île-de-France EST présente un rocher de fontainebleau peint par Corot pour rendre compte d’un changement radical du paysage végétal entre son temps et le nôtre.

 

 

Film Le Temps des Forêts – Sortie en salle de cinéma à partir du 12 septembre 2018

Après le livre “la vie secrète des arbres” avons-nous ici enfin le film sur la vie secrète de la sylviculture intensive ? En tout cas, nous pouvons le dire : ce sujet est enfin porté à la conscience du public que nous voyons souvent enclin à croire autre chose que ce qui est vraiment !

Si à un niveau international, on parle de plus en plus de déforestation, en France le problème prépondérant est “la mal-forestation”. Nous pouvons dire que cette déclaration vient en préambule fort de toute une succession d’interviews de professionnels de la sylviculture et de la filière bois.

Depuis le début des années 2000, le grand public a bien la sensation d’un accroissement des coupes rases, d’entassements de grumes, de chemins forestiers défoncés par les machines sylvicoles, tandis que des discours officiels lénifiants, renforcés par un silence anormal de la part des médias, insinuaient d’entrée de jeu un sentiment de culpabilité à tout observateur s’engageant à lancer l’alerte. En réalité “la mal-forestation” a beaucoup bénéficié du silence et de la désinformation.

Quand le grand public découvre ce film, il se met enfin au parfum de la pièce de théâtre qui a fait le décors ! Dès lors, une sylviculture à l’âge dinosaurien du progrès lui est bien confirmée, de l’abatteuse aux scieries géantes, en passant par toutes les machines de débardage… Une sylviculture est sortie de l’échelle humaine, et de l’échelle écologique. Comment pourrait-il y avoir encore un amour de la forêt à ce niveau ? Une souffrance aussi profonde que pudique transparaît en filigrane allant d’une déshumanisation d’un métier au saccage sans état d’âme des milieux forestiers. Des professionnels constatent eux-mêmes les inepties d’une gestion. Il semble à la fois que plus la puissance de la machine s’interpose entre la nature et l’humain, avec en concomitance une distanciation entre la bureaucratie et le terrain, et plus les professionnels paraissent vidés de présence dans leurs rapports aux lieux et au vivant. Une abatteuse coûte au bas mot 400 000 euros quand une tronçonneuse en coûte environ 1500. Quand on veut rentabiliser du lourd, il n’y a plus le temps de sentir. Il faut faire le maximum d’heures pour amortir le coût de cette machine. Les forestiers du martelage, et les exploitants du bois restés à l’échelle de petites PME, attestent une lucidité plus profonde. S’instaure un combat entre David et Goliath, sans aucun affrontement. Simplement une sylviculture entre les pratiques traditionnelles et alternatives montre sa résistance sous le laminoir boulimique d’une sylviculture industrielle et dantesque, légitimée en ces termes par un intervenant : “c’est la guerre économique…”. A ceci prêt que nous sommes en droit de nous inquiéter vivement : la sélection très normative des grumes par des scieries géantes profilées pour des usages restreints à très grande échelle, induit un gaspillage écœurant de tout ce qui n’est pas à la norme dans les forêts. De surcroît, elle force toute sylviculture alternative à l’échelon artisanal à se recréer une autre filière bois adaptée quand une France forestière a rompu depuis longtemps avec l’économie circulaire..

C’est un film non-ostentatoire dans les analyses chiffrées, sans nomination des intervenants recourant au sous-titrage, sans esthétique ou dramatisation appuyées. Cette sobriété marquante signe le style de la réalisation diminuant l’attention à l’anecdotique pour la concentrer sur l’essentiel. Après le livre “la vie secrète des arbres” et le film “l’intelligence des arbres”, ce documentaire vient en contradiction crue. C’est le film par excellence pour ouvrir le débat public sur les impacts écologiques et paysagers d’une sylviculture industrielle, à contresens de l’évolution des connaissances scientifiques et de la montée citoyenne des consciences.

Le film met à jour l’écartèlement entre les logiques d’une sylviculture modérée respectant la régulation écologique des forêts et des logiques d’une sylviculture intensive bien plus extrêmes. “Ces logiques viennent de l’industrie du pétrole, du plastique, et de la finance. A un moment donné, il faut s’apercevoir que ces deux logiques ne sont pas mariables“, comme le conclut l’ingénieur-forestier Gaétan Dubus.

Bernard Boisson

Voir bande-annonce :

https://www.youtube.com/watch?v=QT560lu9GXo